Fabriquer Homo Sapiens
- Eric Devost
- 29 déc. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 janv.
Pour bien comprendre le paysage nutritionnel dans lequel nous vivons et ses implications sur notre santé et notre bien être, il est impératif de saisir à la base ce qui nous définit comme espèce et d'où nous venons. Force est de constater que nos immenses capacités cognitives nous distingue de tous les autres être vivants connus. Il est donc légitime de nous demander d'où vient cette caractéristique, comment a t-elle évoluée ? Une partie importante de la réponse réside dans la manière que nos ancêtres se nourrissait et la nourriture qu'ils consommaient. Voyons comment leur unique approche face à l'alimentation a permis le développement d'un cerveau unique.
Nos ancêtres lointains.

Commençons avec nos ancêtres d'il y a environs 7 millions d'années. Ce sont des animaux similaires aux chimpanzés d'aujourd'hui. Ils vivent en Afrique et consomment majoritairement des fruits mûrs, mais aussi des feuilles, des racines, des noix, du miel, des insectes et occasionnellement de petits animaux ou d'autres primates. Leur approche face à la nourriture ne se distingue pas nécessairement des autres animaux: Ils passent la majorité de leurs journées à se nourrir et n'ont pas développés de technologies particulières pour les aider à s'alimenter. Ils utilisent des outils rudimentaires comme de fines branches qu'ils insèrent dans les nids de termites pour en récolter la nourriture, ou encore des roches pour craquer l'enveloppe des noix, mais ces technologies ne sont en aucun cas unique à leurs espèces.
Morphologiquement, ils ont de puissantes mâchoires garnis de dents imposantes qui leur permettent de broyer de la matière végétale coriace. Leur système digestif est plus long que celui des humains, leur digestion est plus lente et leur permet d'extraire des nutriments d'une alimentation qui est non transformée.
Il est important de noter que ces animaux, tout comme la grande majorité des espèces animales, ont une intelligence nutritionnelle. Ils ont des préférences alimentaires fortes, et vont parcourir de grande distances pour aller chercher leurs aliments préférés, ou opter pour des choix secondaires ou tertiaires si leurs aliments favoris ne sont pas disponibles.
L'émergence des hominines (Hominina).

Avançons maintenant de quelques millions d'années pour rencontrer les premiers hominines. Nous sommes toujours en Afrique, et le genre le plus connu de ce groupe est l'Australopithèque.
Ces espèces commencent à exprimer des changement morphologiques qui indiquent que leur alimentation se diversifie. Elles ont des dents plus épaisses leur permettant de consommer des aliments plus durs comme les graines, et des analyses de dentitions et d’isotopes suggèrent qu'elles commencent à ajouter à leur alimentation des plantes de types graminées (herbes, céréales, bambous), plantes très rarement consommées chez les chimpanzés. Ces ajouts leur permettent donc d'exploiter une plus grande diversité d'écosystèmes et d'étendre leur territoire.
On observe aussi que le volume de leur boîte crânienne augmente et que la longueur de leur système digestif diminue, deux indicateurs d'une alimentation de meilleure qualité et plus dense. Ceci est important, car il existe un consensus général stipulant qu'une plus grande taille de cerveau est associée à une diète de meilleure qualité, et qu'une diminution de l'importance du système digestif permet d’allouer d'avantage d'espace et d'énergie au cerveau. Cela aurais donc engagé les hominines sur une route évolutive unique où le surdéveloppement encéphalique, la simplification du système digestif et la diète sont intimement liées.
L'émergence du genre Homo

Le développement encéphalique se poursuit, et
environ1.8 million d'années avant notre ère. des espèces comme Homo ergaster et Homo erectus font leur apparition. Certaines populations commencent à quitter l'Afrique et à occuper des territoires plus au nord. Ces migrations demandent de devoir s'adapter à un environnement radicalement différent, avec des variations saisonnières qui commencent à être de plus en plus importantes à mesure que les populations avancent vers le nord.
Les modifications morphologiques chez ces espèces sont multiples et majeures: Les boîtes crâniennes sont de plus en plus grandes, les muscles faciaux et les dents plus petites, la proéminence de la mâchoire et de la taille des os des joues réduites, et la cage thoracique est maintenant en forme de baril. Toutes ces modifications sont aujourd'hui interprétées comme étant des adaptations à une nourriture plus dense au niveau énergétique. On reconnaît deux principaux moteurs évolutifs, en lien avec la nourriture, qui auraient menés à ces modifications: La cuisson et la transformation des aliments.
Le développement technologique de la cuisson des aliments apparaît autour de 800 000 ans avant notre ère, et elle bouleversera à tout jamais notre rapport face à la nourriture. Elle est rudimentaire au départ, et n'implique pas d'outils culinaires spécialisé. Peu à peu, cette technique devient de plus en plus courante au fil des millénaires et deviendra fondamentale à l'alimentation de plusieurs espèces du genre. Durant cette période, on voit aussi apparaître des outils de pierre taillées bifaces, vraisemblablement utilisés pour couper la viande, dépecer des animaux, accéder plus facilement à la moelle des os, pulvériser des graines de plantes, etc... Ces transformations alimentaires, couplées à la cuisson, contribuent à rendre la nourriture beaucoup plus facile à digérer. Les implications évolutives de cette facilitation sont majeures, et au fil des millénaires, le système digestif diminuera en taille, la digestion sera plus rapide, et comme nous l'avons vu plus haut, le volume de la boîte crânienne augmentera. Il y aura donc de l'espace et de l'énergie de disponible qui seront vraisemblablement utilisées pour le développement et le maintient du cerveau. Ce cerveau de plus en plus puissant permettra le développement de techniques de plus en plus plus élaborées de transformation et d’acquisition de la nourriture. Cela contribuera à libérer d'avantage le système digestif, laissant d'avantage d'espace et d'énergie pour le développement d'un cerveau plus performant. Une puissante boucle évolutive de rétroaction positive est mise en place, et la transformation de la nourriture est en son plein centre.
Cette période de notre évolution voit donc la transformation de la nourriture et la cuisson s’intégrer tranquillement dans le quotidiens de la vie des espèces du genre Homo. La cuisine voit tranquillement le jour et contribue à alimenter la boucle de rétroaction évolutive qui mènera incessamment au cerveau humain.
L'émergence de l'humain

L'émergence de notre espèce, Homo sapiens, a lieu environ il y a 200 000 ans. Ces individus sont morphologiquement pratiquement identiques à l'humain moderne d’aujourd’hui et ils ont les mêmes capacités cognitives. Leur système culturel est évidemment très différent du nôtre, mais une enfant d'il y a 200 000 ans élevé aujourd'hui serait tout à fait normal. Pourquoi ? Parce que le développement du cerveau a atteint son maximum, la boucle de rétroaction positive a fait son travail, mais elle a atteinte sa limite. Le cerveau ne peut plus grandir, pour une multitudes de raisons biologiques, dont la dépense énergétique énorme requise pour fonctionner et la difficulté imposée à la naissance par le volume important de la boîte crânienne.
Chacun d'entre nous devons donc composer, aujourd'hui, avec un cerveau vieux de 200 000 ans qui a évolué en cherchant des solutions pour densifier la nourriture et en améliorer ses qualités nutritionnelles. Les liens entre le développement du cerveau et celui du système digestifs sont complexes. Néanmoins, pour nous aider à naviguer dans le paysage nutritionnel moderne, il est pertinent de bien saisir que le système qui contrôle l’appétit est le résultat d'une pression évolutive qui nous a mené à avoir une forte préférence pour les aliments qui ont une grande densité énergétique (gras, sucre) et que la cuisine est au centre de notre développement évolutif, et qu'elle continue vraisemblablement de l'être.
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